En se plaçant vingt ans en arrière, qui aurait pu envisager la situation mondiale en 2007 ?
La Russie tente de retrouver sa puissance passée en utilisant la menace énergétique, les nouveaux pôles mondiaux que sont le Brésil, l’Inde et la Chine, associent à la fois des marchés
immenses et une concurrence forte dans les domaines des hautes technologies. Les moyens considérables investis par ces pays émergents pour influer sur le contexte
mondial et les instabilités politiques qui en résultent rendent l’appréciation du futur difficile. Une approche prospective basée sur le prolongement des événements actuels n’apporterait
aucun élément neuf aux réflexions, et serait incompatible de l’ambition « visionnaire » qui anime cette étude. Au contraire, envisager une réponse à la question «Que se passerait-il
si … ? » dans un contexte original et décalé pour les années 2030 s’avère un fil directeur fructueux pour envisager le futur.
Cette méthode est celle qui a guidé l’élaboration des trois scénarii reposant sur des logiques soit géopolitiques, soit géoéconomiques ou encore environnementales. En effectuant un retour en arrière rigoureux à partir de ces situations déconcertantes, nous pourrons alors caractériser les défis liés à la mondialisation qui devront être relevés dans les prochaines années.
L’état des lieux
Pour alimenter ces réflexions, il est nécessaire de mettre en évidence quelques caractéristiques particulières des industries aéronautiques
et de défense dans la mondialisation.
1. Les industries du secteur de la défense, formatées par la guerre froide et auparavant protégées des règles
de la concurrence par le besoin de souveraineté des états, sont de plus en plus confrontées aux lois du marché. Dans le domaine civil, la concurrence devenue mondiale oblige les industriels à
se regrouper pour atteindre une taille critique qui leur permettra d’exister sur un marché de plus en plus vaste.
2. Les industries aéronautique et de défense sont régies par des contraintes très spécifiques qui leur donnent une position difficile pour
attirer les investisseurs. D’une part, elles appartiennent à un secteur stratégique pour la défense des états, qui tentent de conserver leur influence sur celles-ci. D’autre part, elles
constituent le symbole du savoir faire des ingénieurs et techniciens ce qui rend les populations plus sensibles à leurs évolutions. La crise que vient de subir EADS lors de l’été 2007 reflète
bien ces deux particularités.
3. L’essor de la concurrence mondiale, l’ouverture des marchés émergents ainsi que le contexte monétaire défavorable à l’Europe, incitent les industrielles à délocaliser et à externaliser de plus en plus de compétences dans le but soit d’obtenir des gains de productivité, soit de partager les risques financiers et industriels associés aux nouveaux programmes.
L’analyse de trois scénarii originaux, nous permet alors d’identifier les menaces que fait peser la mondialisation sur nos industries mais aussi les opportunités de croissance à travers le monde.
Des scénarii pour les années 2030.
1. La Chine contrôle tout accès à l’espace
Dans ce scénario nous évoquons l’application du concept de « Space Dominance » par un pays émergent commela Chine. La
domination économique de celle-ci lui permet de mettre en place un système de neutralisation basé à la fois sur des moyens terrestres mais aussi sur des moyens en orbite, et d’imposer sa
volonté aux USA. Ceux-ci soumis à une grave crise monétaire, n’ont plus les moyens de leurs ambitions spatiales et militaires. L’arme économique a été utilisée et a permis de s’affranchir des barrières technologiques. Certains pays européens ont choisi de coopérer avec
la Chine réussissant de ce fait, à sauver les emplois de leur industrie spatiale. D’autres pays refusent de se soumettre et veulent garder leur indépendance. Ils sont alors confrontés à la
fermeture des marchés sous influence chinoise. L’économie européenne dans le secteur aéronautique est très
dépendante de ses réseaux de production, délocalisés en Asie. Ainsi,
la Chine regroupe sur son territoire une grande partie des moyens de production et détient une part importante des capitaux des entreprises occidentales par l’intermédiaire de fonds
gouvernementaux. Ces perspectives pour les années 2030 même si elles sont peu probables du fait du gap technologique à franchir, doivent inciter les acteurs
de l’économie à prendre des mesures énergiques dès aujourd’hui. Par exemple, en créant des partenariats de co-développement avec les pays émergents avec des intérêts mutuels clairement
définis et des résultats strictement surveillés, en favorisant la consolidation et l’expansion d’acteurs européens dans le domaine de la défense, en veillant à l’essor de contre pouvoir à
l’échelle mondiale, et en assurant sur le territoire le maintien de compétences clés.
2. USA, Europe, Chine se regroupent au sein de l’Alliance Economique Mondiale.
Les Etats-Unis, l’Europe et la Chine viennent de créer un espace économique commun afin d’étendre leur relations commerciales. Cette alliance se base principalement sur une monnaie, une réglementation du travail et des normes communes.
Les industries aéronautiques et spatiales profitent de l’essor fabuleux du trafic aérien et des communications. Ces secteurs sont dynamisés par la concurrence nouvelle des industries chinoises et indiennes. Au contraire, le secteur de l’industrie de défense est en crise. Les Etats réduisent drastiquement le format de leur armée devant la puissance de « l’arme » économique et libéralise ce secteur dans l’espoir de réduire leur dépense d’équipement. Le système est précaire et ils se créent des situations de monopoles très préjudiciables à l’indépendance des nations. Dans ce contexte d’accélération de la mondialisation la mise à l’écart de certains pays est très marquée et engendre des revendications de plus en plus violentes. Ce climat d’instabilité est non seulement préjudiciable aux transports aériens, mais fait peser d’importantes menaces sur les réseaux d’approvisionnement des industries. Pour pallier à ces menaces, les industriels qui s’implantent dans les pays en développement ont de plus en plus recours aux services de sociétés de sécurité, équipées comme des armées conventionnelles.
La libéralisation complète décrite dans ce scénario est peu compatible du rôle stratégique des industries aéronautique et de défense. Cependant, la mission des pouvoirs politiques n’est plus de protéger les emplois mais au contraire de créer un environnement économique propice à la croissance de nos industries sur des marchés très concurrentiels. De plus, les acteurs de l’économie mondiale doivent prendre les mesures permettant de réduire l’écart entre les pays développés et les pays exclus de la mondialisation sous peine de voir la croissance faiblir du fait d’un climat de tension. L’essor de nouvelles menaces doit nous faire prendre conscience de la nécessité d’une puissance militaire forte. C’est le rôle d’une classe politique courageuse que de faire prendre conscience aux citoyens des enjeux de la Défense globale dans un contexte de paix apparente.
3. Dépôt d’un brevet Japonais sur la production d’un carburant « vert ».
Le Japon vient de breveter le système industriel permettant la synthèse à grande échelle d’un carburant synthétique propre et possède le monopole de la production de ce
carburant.
L’aviation civile commerciale renoue avec une croissance forte, l’aviation d’affaires renaît après avoir presque disparue sous les pressions écologiques. Cependant, la position
dominante du Japon met les compagnies devant un dilemme. Soit elles abandonnent le pétrole et se libèrent des taxes sur le carbone devenues exorbitantes mais perdent toute marge de manœuvre
quant à leur approvisionnement en énergie. Elles sont alors soumises au monopole Japonais qui n’hésite pas à utiliser le prix du baril synthétique comme arme économique. Soit elles conservent
l’énergie fossile, dont le prix diminue du fait d’une offre abondante, et restent libres. Elles subissent cependant l’image de « pollueur » vis à vis des populations totalement impliquées
dans les causes écologique bien qu’elles décuplent leurs moyens de recherche pour rendre leurs moteurs plus « propres » notamment en termes de pollution sonore. La crise subit par les pays
producteurs de pétrole impacte directement l’industrie aéronautique et de défense européenne qui y trouvait de nombreux financements et des débouchés pour ses
produits.
Le triple défi, énergétique, économique et environnemental, doit faire prendre conscience aux industriels de l’éminence des problèmes à venir et agir dès aujourd’hui pour les
solutionner. Face à l’hégémonie japonaise décrite dans ce scénario, une Europe unifiée pourrait faire pression politiquement et économiquement pour casser la situation de monopole et faire
jouer pleinement la concurrence. Ainsi, des efforts de coopérations doivent être trouvés entre acteurs du secteur aéronautique en terme de R&D et faciliter la mise en place d’un
financement publique efficace. De plus, face à l’enjeu énergétique, une approche multisectorielle, bien mieux que la stigmatisation de l’aviation permettrait de solutionner les problèmes
environnementaux liés aux transports.
Conclusion
Il serait illusoire de prétendre apporter des réponses exhaustives aux nombreuses
questions posées par les phénomènes de mondialisation et de délocalisation. Malgré toutes ces considérations géopolitiques, géoéconomiques et environnementales, nous devons garder à l’esprit
que ce sont les Hommes qui sont au cœur de tous les changements que nous vivons. Et si le véritable enjeu était l’émergence d’une crise des valeurs encouragée par la banalisation du monde qui
nous entoure ? Que serait l’industrie aéronautique si comme Icare, l’Homme ne s’était jamais émerveillé devant le vol des oiseaux ? Quelle place pour la conquête spatiale sans les rêves de
Jules Verne de fouler le sol Lunaire ? L’enjeu des années à venir sera donc peut être pour notre industrie de continuer à faire rêver les gens par des projets ambitieux.
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